samedi 12 mars 2011

Le monde est un village...

Septembre 2002.

Elle a 33 ans, elle est blonde aux yeux bleus, et elle pleure.
Elle est en service de rhumato, parce que sa jambe droite ne répond plus très bien depuis quelques temps.  Ça a commencé par un mal de dos un peu lancinant, qu'elle a mis sur le compte de sa grossesse récente. Forcément, après une troisième grossesse, le corps récupère moins vite, que voulez-vous. Il lui reste quelques kilos d'ailleurs, même si ils ont tendance à filer en ce moment. Et puis y'a la petite à porter, et les deux premières qui ne sont pas bien grandes, et qui la réclament aussi beaucoup. Elle est fatiguée, oui c'est vrai, mais un bébé, ça fatigue, pas vrai? Et puis un jour, sa jambe a dérapé. Sans prévenir. Elle a failli en lâcher la petite.
Elle est est allée voir son médecin. Il l'a rassurée quand  elle lui a expliqué, un peu de fatigue sans doute. Et puis il lui a dit "déshabillez-vous, je vais vous examiner". Elle a bien vu à son attitude que quelque chose clochait. Elle a attendu avec une angoisse sourde au fond du ventre ce qu'il allait lui dire. Il avait une sale tête, il avait l'air gêné. Il lui a parlé d'hospitalisation, d'examens à faire "ça vaut mieux, je ne suis pas très sûr". Elle a dit "oui, bien sûr". L'angoisse était toujours là, tapie au fond de son ventre. Elle ne la quittait plus. Elle a pensé à son mari, à ses filles. Elle a pensé à l'organisation. A la petite dernière, même pas six mois. Elle n'avait pas envie de la quitter, de la laisser. Au fond de son ventre, l'angoisse lui broyait les intestins.
A l'hôpital, elle s'est sentie seule. On lui a fait des tas de prises de sang. Elle a vu le médecin, elle a vu l'interne, elle a vu l'externe. Elle a répondu à des tas de questions. Oui, elle s'est fait enlever un grain de beauté dans le dos il y a deux ans. Non, elle ne s'est pas fait suivre après. Elle n'a pas vraiment eu le temps, avec la grossesse et les enfants. Elle a prêté son corps, elle s'est fait examiner sous toutes les coutures. IRM de la colonne, puis scanner cérébral, échographie abdominale, radiographie pulmonaire, les examens se sont multipliés. Elle attendait, tremblante, avec son angoisse toujours tapie dans un coin, les résultats. On lui a parlé "d'inflammation" "d'opération peut-être". On lui a parlé de radiothérapie "pour améliorer les symptômes". C'est là que c'est devenu réel. Parce qu'en fait, elle avait déjà compris. Elle ne voulait pas savoir, c'est tout.
Elle a 33 ans, elle est blonde aux yeux bleus, et elle pleure parce qu'elle ne veut pas mourir. Elle est trop jeune pour mourir. Elle ne veut pas laisser ses filles. Elle ne veut pas ne pas assister aux premiers pas de la dernière. Elle ne veut pas ne pas être là pour leur premier achat de soutien-gorge. C'est important, un premier soutien gorge, dans la vie d'une fille. Elle ne veut pas ne pas pouvoir sécher leurs larmes lors de leur premier chagrin d'amour. Elle ne veut pas ne pas assister à leur mariage. Elle ne veut pas ne pas les voir devenir mères à leur tour. Elle ne veut pas qu'on lui vole sa vie.
Elle a 33 ans, elle est blonde aux yeux bleus, et elle pleure parce qu'elle sait qu'elle va mourir.

Elle, c'est la patiente qui m'a le plus marqué de mon externat. Parce que ce jour là, j'ai juste eu envie de m'assoir à coté d'elle et de pleurer avec elle.




Mars 2011


Elle a 42 ans, elle est blonde aux yeux marrons, et elle crie.
Elle est chez son médecin, elle est venue sans rendez-vous parce qu'elle n'en peut plus. Elle a passé une mauvaise nuit, elle a mal de partout, elle a toussé toute la nuit. Encore une saleté de laryngite. La dernière fois ça a duré 15 jours au moins, ras le bol. En plus, à force de tousser ça lui avait fait mal sous les côtes, d'ailleurs ça lui fait encore un peu mal quand elle touche. Elle a peur que ça revienne, vu qu'elle tousse à nouveau.
Seulement voilà, son médecin ne reçoit que sur rendez-vous, et ils sont tous pris. Il n'y a pas de rendez-vous avant deux jours. Comme si on prévoyait de tomber malade! Ça fait dix-huit ans qu'elle est suivie ici, elle l'aime bien son médecin, c'est aussi lui qui suit son fils handicapé depuis sa naissance. Mais là, RAS-LE-BOL.
C'est comme ça qu'elle atterrit avec moi, parce que j'étais disponible et que je pouvais la dépanner elle et mon collègue.
Au début, elle est encore toute dans sa colère "c'est pas contre vous, je remets pas en doute vos compétences", mais tout de même 18 ans qu'elle vient là, et même pas cinq minutes pour elle. Je ne dis rien, je l'écoute. Elle a besoin que ça sorte. Quand c'est sorti, ça va un peu mieux. Elle s'excuse d'avoir crié. Je lui demande ce qui l'amène, elle m'explique. Je lui demande de se déshabiller, je l'examine, on discute. De son fils, de son travail. Elle a un joli tatouage sur l'omoplate gauche. Je le lui dis. "Oh, oui c'est un tatouage que j'ai fait en mémoire de ma sœur, elle est décédée en novembre 2002"

Sa sœur, la patiente qui m'a le plus marqué de mon externat.